1937 : Voyage vers le Katanga

         « Le 5 juin 1937, nous embarquions à Anvers sur le paquebot SS.THIJSVILLE, en direction de Lobito et de Jadotville. J’avais dix-neuf ans.

 

         Pour nos parents, notre départ pour un terme de quatre ans (qui en devinrent neuf à cause de la guerre), vers une terre alors réputée inhospitalière, fut un gros sacrifice. Ils le firent tous ce sacrifice, car ils savaient qu’il fallait donner un coup de barre énergique en un moment où un jeune ingénieur trouvait difficilement du travail et gagnait 1000 ou 1250 francs par mois. Ce diplôme chèrement acquis, il fallait qu’il soit payant.

Je remercie ici mes parents et beaux-parents de l’avoir compris et accepté. »

 

En rouge, c’est moi, Tchamoûka qui parle :

Papa avait vingt-cinq ans, Maman dix-neuf. Ni lui, ni elle n’ étaient jamais allés plus loin que la Belgique ou les Ardennes françaises. Il leur fallait une bonne dose de courage ...ou d’inconscience ( ! ) pour entreprendre une telle aventure. L’esprit d’aventure, ils l’ont toujours eu, comme tu pourras le lire plus tard…

Ils avaient la chance d’avoir des parents généreux et très ouverts, surtout ceux de Maman qui laissaient partir pour si longtemps leur gamine, leur fille unique, au fin fond de l’Afrique Noire si peu connue.

Moi aussi je les remercie, et je remercie mes parents, car grâce à eux tous j’ai eu une enfance magique.

                                                                                                                       Tcham

         « Comme la guerre civile battait son plein en Espagne, Notre traversée dura seize ou dix-sept jours. Le jour de l’arrivée à Lobito, nous sommes montés sur le pont au point du jour. C’était notre premier et brutal contact avec la lumière et la végétation des tropiques, rien ne nous y avait préparés. Nous étions béats d’admiration et ce jour-là a commencé un roman d’amour entre l’Afrique et moi.

 

Nous entrions très lentement dans la baie, le soleil levant baignait de lumière rose l’eau bleue de l’océan, les frondaisons des cocotiers, les plages de sable et les maisons blanches éparpillées dans la verdure. Nous contemplions ce paysage que l’immobilité de l’air et les lueurs nacrées du lever du jour rendaient irréel… »

 Anvers - Lobito - Dilolo

         « Le Thijsville était un bateau de la Compagnie Maritime Belge et nous emmenait à Lobito en Angola, côte occidentale de l’Afrique et alors colonie portugaise.

 

         La vie à bord était très mondaine. Chaque soir je m’habillais de long et mon mari endossait un smoking. Nous avons fait la connaissance d’un tas de gens qui nous impressionnaient beaucoup. Pour la plupart des "Bleus", ce voyage était la première grande aventure. Ceux qui se rendaient dans le Bas-Congo continuaient le voyage jusqu’à Matadi et les anciens nous vantaient le climat du Haut-Katanga, sa fraîcheur et son ciel bleu. »

         Le train s’arrêtait pour charger du bois et prendre de l’eau en pleine brousse. Aux gares des villes, il était pris d’assaut par une bande de Noirs assez misérables qui mendiaient quelque nourriture. Dès la frontière entre l’Angola et le Congo Belge franchie, ces Noirs en loques étaient remplacés par des bandes d’enfants aux joues rebondies ; la mendicité faisait place à l’offre, moyennant quelques francs, de fruits juteux.

          Nous avions un compartiment pour deux.

C’était la saison sèche, donc la saison froide au sud de l’équateur. Nous avons appris qu’il pouvait faire froid en altitude en Afrique, ce que nous ignorions. En fin de nuit nous grelottions sous nos maigres couvertures.

Aux premières lueurs de l’aube, recroquevillés l’un contre l’autre, nous regardions défiler ces dizaines de kilomètres de savane, parfois boisée de maigres arbustes, sans un village, sans une maison, sans une hutte.

Les termitières grandes ou petites nous étonnèrent. Un ancien nous expliqua que toute la terre d’Afrique était couverte de ces termitières, hormis les déserts de sable.

Il y avait donc des milliards de termites, mais bien peu d’êtres humains et ces immensités désertiques étaient inimaginables pour les habitants de la petite Belgique surpeuplée. Nous ne nous lassions pas des levers et couchers de soleil, du ciel sans nuage, de la lumière.

         « Nous avons quitté Lobito quelques heures plus tard pour gagner Jadotville (actuel Likasi).

 

 Dès la sortie de la ville portuaire, le train devait monter une côte très raide pour arriver sur le haut plateau. On le partageait en deux et une crémaillère aidait la machine poussive, alimentée au bois, à franchir ce cap difficile.

Je me rappelle l’ébahissement d’un "Bleu" qui, du wagon-restaurant, vit partir la première partie du train qui emportait ses bagages. Il crut je ne sais quoi, sauta sur la voie et courut comme un fou derrière les wagons qui montaient. 

 

Au restaurant, nous étions servis par des Noirs en tunique et gants blancs. Je me souviens qu’il y avait des quantités de fraises et que le pain était très mauvais.

Quels que soient les torts attribués aux Belges pour leur colonisation, et ils en eurent certainement, une énorme différence de standing de vie existait entre les populations angolaises et congolaises. Pour ces dernières, écoles, dispensaires de soins, hôpitaux gratuits. Chaque village avait son agent sanitaire. Il n’y avait personne de plus joyeux que les Congolais. Tous leurs travaux étaient ponctués de chants et de grands éclats de rire... »

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